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Pesticides dans la nappe : pourquoi des molécules interdites sont encore là
Les résultats du projet Interreg Rhin supérieur Oberrhein ERMES-ii Rhin ont fait l'objet d'une large couverture médiatique. Parmi les chiffres qui ont retenu l'attention, celui de 90 % des points de mesure du réseau transfrontalier qui présentent des pesticides ou leurs produits de dégradation, et sur la moitié d'entre eux, des concentrations dépassant les valeurs seuils applicables à l'eau potable.
Une précision s'impose d'emblée : ces mesures portent sur l'eau souterraine brute, telle qu'elle est prélevée dans la nappe avant tout traitement. L'eau distribuée au robinet est contrôlée et traitée avant distribution selon des normes strictes. Mais la ressource brute, elle, reflète fidèlement ce qui s'est infiltré dans les sols au fil des années, et c'est précisément ce que ces chiffres documentent.
Concentrations en pesticides sur le réseau de points de mesure ERMES-ii Rhin/Rhein. En bleu, pas de détection. En jaune, présence en dessous des valeurs communes. En rouge, dépassement des valeurs communes pour l'eau potable.
Des molécules interdites, toujours présentes
Parmi les substances les plus fréquemment retrouvées à des concentrations élevées figurent des molécules dont l'usage est interdit depuis dix, vingt, voire trente ans. L'atrazine, herbicide banni en France en 2003 et en Allemagne dès 1991, est encore détectée dans la nappe alsacienne et dans les cantons de Bâle. Le chlorothalonil, fongicide interdit en France en 2020, est présent sur près de 40 % des points de mesure. Le S-métolachlore, dont l'autorisation a été suspendue en 2023, figure parmi les substances les plus concentrées.
Concentrations en pesticides sur le réseau de points de mesure ERMES-ii Rhin/Rhein par territoire. En bleu, pas de détection. En jaune, présence inférieure aux valeurs seuils communes. En rouge, dépassement des valeurs seuils communes pour l'eau potable.
Comment expliquer cette persistance ?
Ce qu'on retrouve dans la nappe n'est pas toujours la molécule mère telle qu'elle a été appliquée. En se dégradant dans les sols, les pesticides produisent des métabolites, des molécules dérivées souvent plus solubles dans l'eau et plus résistantes à la dégradation que les substances dont elles sont issues. Ce sont principalement ces métabolites qui s'infiltrent jusqu'à la nappe, parfois des années après l'application initiale, et qui y persistent faute de conditions favorables à leur dégradation en milieu souterrain.
C'est pourquoi interdire une molécule ne la fait pas disparaître immédiatement de la nappe. Les résultats ERMES-ii l'illustrent clairement : l'atrazine, interdite en Allemagne il y a plus de trente ans, y est aujourd'hui quasi absente. En Alsace et en Suisse, où les interdictions sont intervenues plus tardivement, les dépassements restent fréquents.
Présence des pesticides et leurs métabolites les plus retrouvés. En bleu, pas de détection. En jaune, présence inférieure aux valeurs seuils communes. En rouge, dépassement des valeurs seuils communes pour l'eau potable.
Le métolachlore-ESA, principal métabolite du S-métolachlore, est retrouvé sur 43 % des points de mesure, davantage que la molécule mère elle-même. Les métabolites du chlorothalonil et de la chloridazone figurent également parmi les substances les plus présentes.
Ce que ça implique pour la gestion de la ressource
Ces résultats ne signifient pas que la situation est figée. Ils montrent au contraire que les politiques d'interdiction produisent des effets, mais avec un décalage temporel qu'il faut intégrer dans les stratégies de gestion. Réduire la contamination de la nappe suppose d'agir en amont, sur les pratiques agricoles et les substances autorisées aujourd'hui, en sachant que les effets ne seront visibles dans la nappe que dans plusieurs années.
C'est l'une des conclusions que le projet ERMES-ii Rhin entend mettre à disposition des décideurs des trois pays partenaires. Non pas pour alarmer, mais pour fonder les choix de gestion sur une connaissance précise et partagée de la ressource.
Retrouvez tous les résultats sur le site www.ermes-rhin.eu